Le concept de libération transgénérationnelle gagne en popularité, notamment avec les avancées en épigénétique. Nous savons désormais que les traumatismes vécus par nos ancêtres ne disparaissent pas simplement avec le temps, mais qu’ils peuvent influencer la santé émotionnelle des générations suivantes. Mais comment les expériences traumatiques peuvent marquer l’ADN et se transmettre à travers les générations ? Et comment s’en libérer ?
Comprendre l’héritage invisible de notre histoire familiale
Les traumatismes transgénérationnels sont un sujet qui me fascine depuis longtemps.
Nous sommes le fruit d’une longue histoire familiale. Avant nous, il y a eu nos parents, nos grands-parents, nos arrière-grands-parents… et avec eux, des histoires de vie, des événements heureux, mais aussi parfois des guerres, des violences, des deuils, des abandons, des privations ou des traumatismes.
Certaines de ces expériences peuvent-elles laisser une empreinte sur les générations suivantes ?
C’est notamment ce que les recherches en épigénétique cherchent à mieux comprendre.
Car nos gènes ne constituent pas un programme totalement figé. Leur expression peut être influencée par notre environnement, notre mode de vie et certains facteurs auxquels nous sommes exposés.
Alors, que savons-nous réellement de la transmission des traumatismes familiaux ? Et surtout, comment se libérer des traumatismes transgénérationnels lorsqu’ils semblent encore avoir une influence sur notre vie ?
Les traumatismes transgénérationnels : des blessures qui peuvent laisser une empreinte
Les recherches sur l’épigénétique montrent que des événements traumatiques, tels que des guerres, des abus ou des génocides, peuvent laisser des empreintes biologiques chez ceux qui les vivent.
Ces marques ne modifient pas les gènes eux-mêmes, mais influencent leur expression par des mécanismes comme la méthylation de l’ADN, par le biais de marqueurs chimiques activant ou désactivant certains gènes.
Pour prendre une métaphore facile : le génome est notre disque dur pour fonctionner. Mais c’est l’épigénétique qui dit aux gènes du génome comment fonctionner, tel un logiciel.
Ainsi, des études ont démontré que les descendants de personnes ayant survécu à des événements traumatiques présentent des modifications épigénétiques similaires à celles de leurs parents, avec des répercussions sur leur santé mentale.
Par exemple, les travaux de Rachel Yehuda, professeure de psychiatrie et de neurosciences des traumatismes au Mount Sinaï, à New York, ont révélé que les enfants des survivants de la Shoah étaient plus exposés aux troubles de l’anxiété.
La réponse au stress est altérée : leur taux de cortisol, glucocorticoïde, est plus faible. Or, cette hormone joue un rôle clé dans la restauration de l’équilibre après une réaction de stress. Ce dysfonctionnement est également observé chez les personnes ayant subi des abus durant leur enfance.
D’autres traumatismes de lignée impactent souvent l’ADN, avec leur lot de vulnérabilité psychique ou de troubles métaboliques : famine, viol, esclavage, guerre, génocide, enfant illégitime, abandon, orphelin de guerre…
Ces résultats suggèrent que le traumatisme se transmet au-delà de l’expérience individuelle, marquant même les générations qui n’ont pas directement vécu ces événements traumatiques.
Pour citer Rachel Yehuda : une expérience bouleversante ne « disparaît pas quand vous mourez ». « Elle vous survit sous une certaine forme. »
Vous vous interrogez sur votre histoire familiale ?
Dans ma pratique, j’accompagne les personnes qui souhaitent comprendre et se libérer de leurs traumatismes transgénérationnels.
Comment les traumatismes peuvent-ils se transmettre ?
Le processus est complexe mais fascinant.
L’épigénome, souvent comparé à un logiciel, module l’activité des gènes en fonction des conditions environnementales et émotionnelles.
Un stress intense ou un événement traumatique peut activer ou désactiver certains gènes, ce qui influence ensuite la manière dont ces gènes sont transmis à la génération suivante.
Des expériences menées sur des souris ont révélé que le traumatisme pouvait être « hérité » à travers des générations.
Les souris soumises à des chocs électriques liés à une odeur particulière transmettaient leur peur à leur progéniture, sans que celle-ci n’ait jamais subi le traumatisme original.
Mais ce n’est pas une fatalité.
Dans certaines études, lorsque les souris étaient placées dans un environnement stimulant et sécurisé, ces réponses traumatiques disparaissaient.
Cela ouvre une perspective particulièrement intéressante : ce qui a été transmis n’est pas nécessairement figé pour toujours.
L’épigénétique : notre héritage n’est pas une fatalité
Comme l’explique Joël de Rosnay, notre ADN ne dicte pas tout.
L’épigénétique démontre que l’expression de nos gènes est modulée par notre mode de vie :
- la qualité de notre alimentation ;
- notre activité physique ;
- la manière dont nous gérons notre stress ;
- le plaisir dans ce que nous faisons ;
- et la qualité de notre réseau social.
Ces facteurs influencent la « lecture » de nos gènes, ouvrant ou fermant certains chapitres de notre « livre génétique ».
Pour bien comprendre le mécanisme, rien de mieux que de lire les propos de Joël de Rosnay lui-même.
C’était en 2013, lors d’un débat dirigé par Eric Jouan, intitulé Comment construire un nouveau futur ? à l’Université de la Terre.
Son intervention portait le titre suivant : « L’épigénétique ou l’influence de nos comportements sur notre santé ».
« Vous connaissez tous la génétique.
C’est l’ADN : le programme du vivant.
Et pendant très longtemps on a cru que cet ADN ne pouvait faire des variations que par des mutations qui mettent très longtemps à se traduire par des espèces qui vont s’adapter (sélection Darwinienne).
Or le programme de la vie ne code que pour 15 % des outils qui font fonctionner la cellule vivante (enzymes et protéines).
On s’est longtemps demandé à quoi correspondait les 85 % restants, et comme on ne savait pas, on a appelé ça « l’ADN poubelle »…
Maintenant on sait que ces 85 % permettent la fabrication de petites molécules d’ARN (beaucoup plus petite que le brin d’ADN).
Et elles circulent en permanence dans le corps et régulent le fonctionnement des gènes.
Donc l’épigénétique c’est : la modulation de l’expression des gènes.
En fonction de quoi ?
De votre comportement quotidien !
1. Ce que vous mangez,
2. Si vous faites de l’exercice ou pas,
3. Si vous managez ou non votre stress,
4. Si vous avez du plaisir dans ce que vous faites,
5. Et si vous avez un réseau social et familial qui marche bien.
Ces cinq éléments, combinés entre eux vont conduire à la production dans votre corps de petites molécules qui vont s’accrocher à des enzymes.
Lesquelles vont rentrer et être reconnues dans le noyau où il y a l’ADN.
Cet ADN est protégé par une gaine (comme un fil électrique est protégé par du plastique).
Cette gaine est composée d’histones (protéines).
Or l’ouverture de ces histones permet de polymériser l’ADN en ARN messager qui va permettre de fabriquer les enzymes et les protéines ou non.
C’est comme un livre de cuisine où les pages de chapitres sont collées.
Si le chapitre du soufflé au fromage est collé, vous ne pouvez pas faire de soufflé au fromage.
Par contre si le chapitre du poulet est décollé vous pouvez faire du poulet.
Mais si on recolle le chapitre du poulet, et qu’on ouvre le chapitre du soufflé au fromage vous pourrez faire du soufflé au fromage.
L’ADN est comme ça.
Il y a des gènes qui s’expriment, des gènes silencieux, des gènes inhibés.
Et ça dépend de notre comportement.
Donc réalisez ce que cela représente pour la médecine préventive et pour vous !
Vous pouvez être en partie responsable de votre santé.
Oui, vous pouvez faire quelque chose pour vous !
Essayer d’être en meilleure santé.
Essayer de vieillir moins vite.
Je termine avec un exemple que sont les abeilles : toutes les abeilles naissent avec le même capital génétique.
Mais si vous donnez à manger de la gelée royale à certaines larves elles deviennent des reines.
Rien que l’alimentation a déjà influencé l’expression des gènes. »
Rien que l’alimentation a déjà influencé l’expression des gènes.
En d’autres termes, notre mode de vie peut influencer positivement ou négativement la manière dont nos gènes s’expriment, et donc la manière dont notre corps et notre esprit fonctionnent.
Cela permet d’entrevoir quelque chose d’essentiel : même lorsque nous héritons d’une certaine vulnérabilité, nous ne sommes pas condamnés à la subir passivement.
Les traumatismes familiaux peuvent-ils influencer notre comportement ?
Mais il n’y a pas que les mécanismes génétiques ou épigénétiques qui nous aident à nous souvenir de nos ancêtres.
Nous sommes également influencés par tout ce qui se transmet au sein d’une famille : les comportements, les croyances, les habitudes, les peurs, les modes relationnels et parfois les non-dits.
D’ailleurs, notre capacité au bonheur est elle aussi directement impactée par notre lignée.
Puisque notre capacité à être heureux dépend à 90% de ce leg familial (50% provient de notre génétique et 40% de notre perception des choses = état d’esprit et croyances).
C’est ce qui rend la question des traumatismes transgénérationnels particulièrement intéressante : l’héritage familial ne se résume pas à notre ADN.
Pierre Robertoux nous explique :
« Nous sommes influencés culturellement. Mais nous le sommes de multiples façons.
Pour cela je vous citerai une autre étude, qui a mis en avant un mécanisme différent mais a abouti à un résultat analogue.
Des souris ayant subi une carence alimentaire et ayant été soumises à un stress apprennent mal. Même bien nourrie, leur progéniture apprend mal, et cela pendant deux générations. Que s’est-il passé ? Les grand-mères mal nourries n’ont pas donné de soins suffisants à la progéniture.
De ce fait, cette dernière présente des performances cognitives faibles. Mais ces mêmes souris ne savent pas donner les soins nécessaires aux petits qui, de ce fait également apprennent mal. Linda Crnic, qui fit cette expérience il y a voici trente ans, observa des conséquences des privations et stress infligés à une souris pendant trois générations.
Il n’y a pas que les mécanismes génétiques ou épigénétiques qui nous aident à nous souvenir des ancêtres. »
Eh oui.
Il y a aussi tous nos comportements, nos croyances…
Qui est Pierre Robertoux ?
Pierre Roubertoux est professeur de génétique et de neurosciences à Marseille.
Il a créé et dirigé le laboratoire « Génétique, neurogénétique, comportement » du CNRS et a travaillé au laboratoire « Génomique fonctionnelle, comportements et pathologies » du CNRS, à Marseille. Il mène aujourd’hui ses recherches au sein du laboratoire de génétique médicale de l’Inserm.
Ses travaux sur la découverte de gènes liés à des comportements lui ont valu le prix Theodosius Dobzhansky, aux États-Unis.
Les traumatismes de l’histoire familiale
Il suffit parfois de regarder notre histoire familiale pour mesurer tout ce qui a pu traverser les générations.
Nous sommes le fruit de deux guerres mondiales, dont la plus vieille remonte à seulement une centaine d’années.
Nos arrière-grands-parents ont fait cette guerre. Beaucoup y sont morts tragiquement.
Nos grands-parents ont connu cette guerre dans l’enfance, traversé des périodes violentes et dures, et ont pu souffrir de la misère, de la faim ou du déracinement.
La crise de 1929 est aussi passée par là et a pu laisser sa marque de faillite et de honte sur certaines lignées.
Si vous êtes adulte aujourd’hui, vous êtes justement la troisième ou la quatrième génération.
Peut-être sentez-vous encore dans vos tripes la peur des soldats au moment d’aller à l’assaut en 14, sous le vacarme tonitruant des bombes allemandes ?
Fondez-vous en larmes de manière inexpliquée devant les documentaires reparlant de ces deux terribles conflits mondiaux ?
Auriez-vous un ancêtre qui a souffert du gaz moutarde et qui en est mort après la guerre ?
Que dire sur les camps de concentration ?
Peut-être que certains de vos ancêtres se sont retrouvés orphelins ou veuves de guerre et que vous portez leur blessure d’abandon…
Ou encore, un de vos ancêtres a fait faillite et, de ce fait, vous interdit inconsciemment de prospérer ?
Tant de traumatismes jalonnent notre histoire de famille.
Comment se libérer des traumatismes transgénérationnels ?
Alors, comment faire lorsque nous avons le sentiment de porter quelque chose qui ne nous appartient pas complètement ?
Pour avoir ressenti moi-même cette mémoire du corps, ce sont des postulats passionnants à explorer et à libérer pour aller mieux et vivre notre vie enfin libérés de ces mémoires transgénérationnelles meurtries.
Car elles font partie de notre histoire, mais elles ne sont pas notre vie présente et, pourtant, elles provoquent encore des résonances.
L’objectif n’est pas d’effacer son histoire familiale.
Il s’agit plutôt de comprendre ce qui se joue, d’identifier les schémas qui se répètent et de travailler sur les blessures émotionnelles qui continuent éventuellement à produire leurs effets dans notre vie.
En travaillant sur ces mémoires familiales traumatiques, il devient possible de prendre de la distance avec certains fonctionnements inconscients et de ne plus être simplement soumis à ce qui se répète.
C’est là que peut intervenir la libération transgénérationnelle.
Peut-on transformer son héritage transgénérationnel ?
Les traumatismes transgénérationnels ne sont donc pas nécessairement une condamnation à vie.
Les recherches sur l’épigénétique montrent que l’expression de nos gènes peut être influencée par notre environnement, nos comportements et notre mode de vie.
Les expériences menées sur les animaux montrent également que certaines réponses liées au traumatisme peuvent évoluer lorsque l’environnement change.
Cela ouvre une porte.
Nous pouvons agir sur ce que nous vivons aujourd’hui.
Nous pouvons observer nos réactions, nos croyances, nos schémas répétitifs et les émotions qui semblent parfois disproportionnées par rapport à la situation présente.
Et lorsque ces réactions font écho à une histoire familiale, travailler sur les mémoires transgénérationnelles peut permettre de donner un autre sens à ce qui se répète et de s’en libérer.
Il ne s’agit pas de changer le passé.
Il s’agit de ne plus lui laisser toute la place dans le présent.
Les traumatismes transgénérationnels ne sont pas une condamnation à vie. Nos comportements et notre état émotionnel ne sont pas figés : ils sont le fruit d’un héritage transgénérationnel que nous pouvons transformer grâce aux thérapies modernes. En travaillant sur les traumatismes de notre lignée, nous ne libérons pas seulement notre présent, mais aussi l’avenir des générations futures. La libération transgénérationnelle offre donc une voie vers une meilleure santé émotionnelle et une vie plus sereine, libre des poids du passé.
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